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Des vies volées, des familles brisées

La Presse le 8 mars 2026;

La vague de féminicides qui sévit au Québec emporte aussi les familles des victimes. Dix d’entre elles se sont rassemblées à l’invitation de La Presse avec un message clair : pas une de plus. Chaque fois qu’une femme est tuée dans un contexte conjugal, la vie de ceux qui l’ont connue chavire. Depuis 2021, au moins 67 femmes ont été tuées dans ce contexte au Québec. La Presse a contacté des dizaines de proches de ces victimes, pour parler des lendemains de ces meurtres. Dix familles ont accepté l’invitation.

En plus d’être une femme au sens de l’humour aiguisé, Kelsey Watt avait l’oreille musicale : il suffisait qu’elle entende une chanson une fois pour qu’elle s’installe ensuite au piano pour la jouer.Une fois, en voyage à Majorque, Romane Bonnier a été la première à se lever dans un bar pour danser sur un air de flamenco. Tous les clients de l’endroit ont suivi la jeune femme en robe rouge.Petite, Lisette Corbeil aimait se balancer avec sa cousine Guylaine Ducharme. Elles allaient chez leur grand-mère manger des bonbons et des popsicles à trois couleurs. Leur lien a perduré au fil des décennies.

Un samedi de février, les proches de 10 victimes de féminicide et de féminicide présumé* se sont réunis à La Presse.

Ils sont venus parfois seuls, parfois en famille. Ils ont partagé des cafés, des câlins, des poignées de main. Mais surtout, ils ont accepté de raconter leur histoire et celle des femmes de leur vie, qui avaient entre 24 et 90 ans.

Gilles Rivard est le premier à avoir accepté notre invitation. C’est aussi l’un des premiers à être arrivé sur place le jour du rassemblement. Sa fille Chloé, tuée à 29 ans, aimait prendre soin des gens et organisait toutes les fêtes familiales. Depuis sa mort il y a deux ans, « la famille est détruite ».  C’est pour être « une dernière fois avec elle en image » qu’Edith a accepté de se faire prendre en photo avec un cliché de sa sœur M., tuée en mai 2024, à 51 ans.  La sœur de Gabie Renaud, Rachel, lui a apporté du réconfort.« Elle m’a pris la main, elle m’a dit : “On est correctes, on est là. On est tous dans le même bateau.” »

Quand elle parle des familles réunies, Rachel Renaud dit : « Nous qui vivons dans l’après ».  On s’est tout de suite reconnus les uns les autres. Sans même se parler, on savait pourquoi on était là. On avait un lien entre nous. Un lien triste, mais un lien quand même.  Louise Gauthier, fille d’Annie Di Lauro, tuée en octobre 2022, à 90 ans.

Tous partagent un espace où règne souvent l’incrédulité, que des mois ou des années se soient écoulés depuis que la femme qu’ils aimaient a été assassinée.

« On est une famille moyenne, sans histoire », décrit Jasmine Lebeau, mère de Romane Bonnier, tuée à 24 ans. « C’est tellement sournois et insidieux, je n’ai pas de mots pour dire combien ça nous est tombé dessus comme quelque chose d’irréel », ajoute-t-elle.  Car si ces familles se sont reconnues dans la douleur, Noala Beattie-Dagenais, la cousine de Kelsey Watt, dit qu’elles n’ont autrement pas de points communs. « N’essayez pas de trouver une ligne directrice, un guide pour trouver une victime, il n’y en a pas », dit celle qui a perdu sa cousine de 29 ans.

Plus jamais « comme avant »

L’absence de ces femmes rythme désormais la vie de leurs proches. C’est « un vide dans la violence », illustre Edith, la sœur de M.

Joanie a été tuée à 32 ans l’été dernier. Depuis, son père Yves Imbeault a la garde de sa petite-fille, une enfant de 7 ans pleine de vie qui adore danser. « Une chance qu’elle est là », souffle l’homme. Il organise parfois des soupers pour se retrouver en famille. Mais sans Joanie, ce n’est plus pareil. Je pense que je n’aurai plus jamais de plaisir comme avant. Quelque chose est mort en dedans.

 Yves Imbeault, père de Joanie Imbeault, tuée en juin dernier, à 32 ans. Six mois après la mort de sa sœur Gabie, Rachel Renaud n’a pas repris le travail. « Je ne serai plus jamais la même personne », dit-elle. La mère de Robyn-Krystle O’Reilly, Tara, dit qu’elle n’a « jamais ressenti autant de colère » et qu’elle réussit à dormir tout au plus quatre heures chaque nuit. « Chaque fois qu’on fait quelques pas en avant, on finit par en faire deux ou trois en arrière à cause de toute cette douleur », explique la femme.

Une douleur qui aurait pu fracturer la famille d’Annie Di Lauro, tuée à 90 ans. Accusé de meurtre et atteint de démence, le mari de celle-ci a finalement été jugé inapte à subir un procès. « Je suis le fils à la fois de la victime et de l’accusé. C’est déchirant », souffle Steve Dennison. Quelques jours après le drame, il a demandé pardon à son frère et à sa sœur, issus d’une précédente union. Ils se sont tout de suite levés pour lui dire de ne pas prendre ça sur ses épaules. « C’était notre mère à tous les trois », dit sa sœur, Louise Gauthier.

La culpabilité accable aussi Natacha Daudier, sœur d’Odna, tuée à 32 ans. Je me demande toujours ce que j’aurais pu faire, je repense à ce que je n’ai pas fait. Le grand frère de Kelsey Watt, Devon, voudrait lui aussi se faire pardonner un crime qu’il n’a pas commis. « La seule chose que je voudrais, c’est de lui donner le plus gros câlin au monde, et lui dire à quel point je m’excuse », dit celui qui a perdu « la moitié de [son] âme ». À la culpabilité ressentie par les familles s’ajoutent parfois les questions restées en suspens. Tant que le dossier n’est pas clos aux yeux de la justice, les réponses tardent à arriver.

« Comme j’étais potentiellement témoin [au procès du meurtrier], je savais seulement que ma fille était morte. Pendant deux ans, je suis donc restée là, à me poser des questions », dit Tara O’Reilly, la mère de Robyn-Krystle, assassinée à 34 ans. « Des fois, je me couche le soir et j’ai une image de ce que je pense qui est arrivé », dit Rachel Renaud, avant de s’interrompre, émue. Gabie, sa sœur, avait 43 ans. Debbie Beattie dit qu’à « chaque respiration », elle demande à sa fille : « Kelsey, comment es-tu morte ? » « J’ai perdu mon enfant et je ne sais même pas comment », dit-elle.

Continuer, avec l’absence

Dans la douleur des familles surgit la force. Celle d’avancer malgré l’absence. La force de vivre, pour ceux qui restent.

Debbie Beattie dit que n’eût été de son fils et son petit-fils, elle serait aujourd’hui morte, elle aussi. « La seule façon de continuer, c’est de me tenir occupée. Je ne m’assois pas, j’y penserais trop. Je cours », souffle-t-elle.  Tous les jours, j’ai de la misère à me lever et à continuer.

 Debbie Beattie, mère de Kelsey Watt, tuée en septembre 2024, à 29 ans. Guy Bonnier, le père de Romane, observe en entrevue que sa fille est « probablement là ». « Je la sens un peu », dit-il, s’excusant du même souffle d’être « presque ésotérique ».  « On a eu le temps de se dire de belles choses. Elle était contente de la famille », se souvient Jasmine Lebeau, la mère de Romane. Tous vivaient dans le même immeuble, travaillaient pour l’entreprise familiale. Rachel Renaud dit qu’elle est proche des enfants de sa sœur, qui ont 16 et 10 ans, mais que rien ne pourra jamais remplacer leur mère Gabie.  Elle est trop bien placée pour le savoir : les sœurs Renaud ont perdu leurs parents quand elles étaient petites. Je trouve ça vraiment difficile de voir qu’ils vont grandir sans leur mère.

 Rachel Renaud, sœur de Gabie Renaud, tuée en septembre dernier, à 43 ans.  « Je sais ce que c’est de vivre avec le manque affectif », dit Rachel. Sa sœur ne sera pas là pour vivre avec ses enfants « les grandes choses » de la vie ni « les peines d’amour ».  Devon Watt a maintenant la garde du fils de sa sœur.

Le petit de 3 ans a lancé « maman ? » en désignant la photo de sa mère, Kelsey. « Oui, c’est ta maman », a soufflé Devon, en lui donnant le cadre. Émue, une membre de la famille a ajouté : « On l’aime tous, ta maman. » 1. Les ex-conjoints de Chloé Lauzon Rivard, Kelsey Watt, M. et Gabie Renaud qui ont été accusés à la suite de la mort de celles-ci sont en attente de leur procès et bénéficient de la présomption d’innocence, tout comme celui d’Annie Di Lauro, qui a été jugé inapte à subir son procès. 2. Une ordonnance de non-publication nous empêche de publier le nom de la victime dans cette affaire.

Textes : Marie-Eve Morasse, Daphné Cameron, Chloé Bourquin, Éric Martel et Antoine Paquette; La Presse
Photos: Charles William Pelletier